L’individuation selon Carl Gustav Jung : du Moi au Soi

L’individuation, ce concept de Carl Gustav Jung vise le processus par lequel l’individu découvre ce qui le rend unique et puissant.

L’interprétation des rêves permet de mieux comprendre ce qu’on vit afin d’être en mesure de choisir ses actions. Comprendre ses rêves permet d’agir en accord avec qui on est fondamentalement. De faire en sorte que nos choix et notre sensibilité soient en harmonie. S’intéresser à ce qui se passe en soi, c’est donc déjà faire un pas sur le chemin de l’individuation.

Mais il ne suffit pas de s’intéresser à soi de manière ponctuelle voire exceptionnelle, mais souvent ! Que la « mission devenir Soi » fasse l’objet d’une investigation de longue haleine. Il y aura des choses à acquérir mais avant tout des choses à laisser de côté, des choses inutiles auxquelles renoncer (croyances, habitudes, manières de penser, de se comporter, façon de croire, de raisonner…) Notre référentiel sera sans cesse remis en question pour, petit à petit, s’affiner, se préciser, se rapprocher de notre vérité personnelle, de ce qui nous rend unique et puissant.

Dans cet article, je vous propose de partir à la découverte du concept d’« individuation ». Ce concept central de la psychologie jungienne est à la base de toute philosophie. L’individuation est une démarche d’ouverture et d’évolution personnelle, où vivre et être deviennent synonymes d’expérience.

Soi jung individuation
L’individuation c’est : devenir soi-même, telle une sculpture qu’on extrait d’un bloc de marbre. (Ici Martin Luther King.)

« Deviens qui tu es (…quand tu l’auras appris! » – Pindare)

L’individuation désigne un travail d’introspection quotidien et sur le long terme.

L’individuation : devenir soi-même

L’individuation désigne l’entreprise par laquelle un être advient à lui-même. S’épanouit, s’aligne avec sa nature profonde. Car on ne naît pas individu, on le devient. Par toute une série de morts symboliques et de renaissances. En traversant des sentiments d’absurde, de vanité, de révolte et de transcendance.

…telle une sculpture qu’on extrait d’un bloc marbre

Carl Gustav Jung part du postulat suivant. On hérite à la naissance d’un niveau de conscience minimum, noyé dans le pluriel et le commun. La vie nous offre le moyen de nous différencier. Dans le sens d’aller à la rencontre de notre singularité. Par la connaissance de soi et du monde en soi.

Comme si nous étions un bloc de marbre et que par une collaboration étroite avec la vie. En écoutant attentivement les conseils qu’elle nous propose. Avec les images qu’elle fait immerger de l’inconscient. Grâce à l’analyse, à la parole et à l’étude de ses rêves. Grâce à l’imagination et à l’intuition. Grâce aux synchronicités dont elle charge la nature… Donc via un dialogue entre le Moi et l’inconscient, de ce bloc de marbre nous naîtrions telle une sculpture de Rodin ou de Camille Claudel. Plus ou moins grossière ou plus ou moins précise selon le niveau de conscience acquise. Selon notre force à nous dégager de nos conditionnements et de nos préjugés.

L’individuation est le point de départ de toute philosophie

L’individuation désigne donc cet élan, ce processus de découverte intime. Qui fait qu’un individu va partir à la découverte de son individualité, de son unicité. De sa vérité, intime et non échangeable. ( Voir le livre L’homme à la découverte de son âme, de Carl Gustav Jung) Ce terme « individuation » Jung l’a choisi après Schopenhauer et Leibniz. Ainsi il rallie la psychologie a une maxime vieille comme le monde. Devenir soi-même, accoucher de soi :

_ « connais-toi toi-même » du temple d’Apollon à Delphes repris par Socrate,

_ « deviens ce que tu es quand tu l’auras appris » de Pindare,

_ « deviens ce que tu es » de Nietzsche,

En passant par Epicure , Spinoza , Kant , Pascal… Tous les penseurs phares de notre civilisation se rejoignent dans la question de l’individuation. Si bien que l’on peut se demander si l’individuation ne serait pas le moteur de toute philosophie (du moins Occidentale).

Soi jung individuation
L’individuation c’est devenir soi-même, « accoucher de soi » pour reprendre l’image de la « maïeutique » platonicienne.

Le XXIe siècle sera le siècle de l’individuation

Descartes avec sa preuve de l’existence de Dieu favorise une pensée introspective. De même la philosophie indienne vise à accéder au divin en soi. Enfin Socrate puis Platon, avec leur maïeutique entendaient faire « accoucher les âmes ». J’ai rencontré récemment une coach qui disait pratiquer la maïeutique au sens socratique. Autrement dit son activité de coaching répond à une demande actuelle. Une demande directement liée à un impératif d’individuation.

La multiplication des professions de coaching indique l’intérêt de l’époque pour l’individuation. C’est le signe, comme l’avait prédit Jung, d’un élargissement de la conscience. Le regain d’intérêt pour l’onirologie aussi.

Le cœur du travail psychologique

L’individuation n’est pas recherche de vérités objectives

L’individuation est ce qui doit constituer l’objet de toute entreprise psychologique. C’est à dire : la recherche du sens individuel. Je répète : du sens in-di-vi-du-el. Donc pas généralisable. Autrement dit: ce qui est vrai pour moi ne l’est pas forcément pour toi 😉

L’individuation CE N’EST PAS un prétexte pour rechercher :

  • des vérités irréductibles, des lois universelles, des taxinomies, des « révélations »,
  • les secrets d’une ordonnance du monde selon un prisme scientifique, religieux ou spirituel,
  • une vérité métaphysique rassurante qui passerait un baume sur l’angoisse existentielle…

→ Autrement dit de nouveaux préjugés et de nouvelles croyances !

L’individuation CE N’EST PAS non plus :

  • l’idée d’une « mission de vie », qui postulerait une intentionnalité et une fatalité,
  • atteindre « l’éveil » au sens spirituel et indianisant – au contraire il s’agit de s’enfoncer dans son inconscient, et non pas de chercher à s’en libérer !
  • d’une direction qui fixerait un point de départ, un but et un déterminisme. Et perpétuerait le bras de fer entre finalisme et causalisme…

Rechercher le sens en Soi et pour Soi

S’engager dans un processus d’individuation c’est, au contraire, rechercher le sens en Soi et pour Soi. Dans son monde intérieur et non pas sur le plan de l’objet. Pas en compétition ou en comparaison ni avec autrui ni dans un idéalisme donné. C’est partir à la recherche du sens intime. Des vérités bien relatives que sont les réalités individuelles, vraies pour moi à l’exception de tous les autres. C’est donc remettre en question le château de cartes des idées reçues, apprises ou glanées. Se lancer dans un effort d’attention long et fastidieux. C’est repousser les limites du Moi, le désaxer et permettre l’émergence d’un centre moins égotique. Être attentif à ses rêves permet d’amorcer et d’accompagner cette avancée vers le Soi.

Soi jung individuation
L’individuation exige de tenir compte de son Ombre.

L’individuation exige de tenir compte de son Ombre

L’individuation, c’est une confrontation régulière et peu agréable avec son Ombre. Avec les forces qui habitent notre inconscient et cristallisent nos passions. Il s’agit de regarder ses contradictions, ses peurs, ses intolérances, ses défauts en face. C’est incontournable parce que les vérités personnelles clignotent dans l’opposition des contraires. Parce qu’il faut d’abord regarder ce qui nous dérange pour savoir comment arranger ça.

Un rêve déterre souvent l’un de ces nœuds de contradiction à synthétiser. Le monde extérieur également, nous indique sur quoi travailler. Par exemple un défaut chez quelqu’un qui nous horripile et nous met en colère au lieu de nous laisser indifférent doit être l’occasion d’aller creuser en soi pour voir ce qui dans notre Ombre est touchée.

On observe aussi dans l’Ombre, les nœuds de tension de la société. Les problèmes de société croisent le fer dans l’inconscient collectif. Ils créent des dilemmes à l’échelle personnelle, des pressions que l’on se met inutilement, des complexes qui ne nous appartiennent pas.

L’inconscient familial, à cheval entre inconscient collectif et inconscient personnel, nous gâte lui aussi, de complexes familiaux qui ne nous appartiennent pas et dont on se serait bien passé…

Marcher sur le chemin de l’individuation, c’est être moins obtus, moins radical. C’est éliminer la conviction qui n’a d’égal que le doute. C’est remettre en question son propre paradigme. C’est apprendre à observer les contraires comme des antagonismes. Complémentaires plutôt qu’opposés. Qui ne demandent qu’à être réconciliés. Qui peuvent être solutionnés.

L’histoire d’une réconciliation

Réconcilier ses contradictions

Observer ses contradictions est primordial. C’est le seul moyen de se libérer de blocages inconscients. Il s’agit de sortir l’individu de l’aporie dans lequel le plongent ses contradictions. Non pas pour choisir « la bonne solution » – la bonne solution n’existe pas, elle est personnelle. Plutôt pour identifier « la meilleure des solutions pour soi-même ».

Le travail d’analyse permet d’identifier des zones de blocages tapies dans l’Ombre et de travailler à les résoudre. J’entends par analyse la thérapie qui vous correspond, qu’elle soit analytique au sens jungien ou d’ordre psychanalytique, psychothérapeutique, ou d’un autre ordre. Le bon thérapeute, celui qui va vous aider à vous réconcilier avec vous-même, sera celui qui vous aurez choisi 😉

Trouver le compromis qui équilibre la balance

L’idée est plutôt de trouver une solution synthétique. Un compromis qui neutralise le conflit intérieur en l’annulant : le fameux « juste milieu ». J’insiste sur le mot juste car on n’entend pas assez la musique de ce mot si fort pourtant. Comme nous l’avons vu dans le dernier article sur l’Ombre, en Occident on a tendance à avoir une conception trop unilatérale de l’être, et on ne veut s’intéresser qu’à son côté « bon ». C’est pourquoi on a également une expérience poussée du refoulement…

Les mouvements spirituels d’Asie (boudhisme, hinouïsme, taoïsme, yoga…) sont plus coutumier de cette notion de justesse et d’équilibre. La synthèse permet la fin du conflit, son dénouement et sa résolution, donc l’accès à un niveau de conscience supérieur. Supérieur car libéré, allégé, ayant dépassé une certaine immaturité dont témoignait la tension des contraires.

Soi Jung individuation
L’individuation c’est passer du Moi (le centre du mandala) au Soi (les cercles plus larges, autrement dit le Moi amplifié).

Du Moi égotique au Soi qui admet la totalité de l’être

Ce point d’équilibre à trouver, c’est le Soi. Le Soi est un point géométrique où se soutiennent le Moi et les autres complexes qui forment la personnalité. Comme le point centrale d’une rosace. (Le mandala est d’ailleurs la représentation du Soi selon Jung, j’y reviendrais dans un prochain article.) J’avais déjà apprécié l’idée de cette résolution du conflit lorsque j’avais étudié Hegel et son aufhenbung.

« Le mot caractérise le processus de « dépassement » d’une contradiction dialectique où les éléments opposés sont à la fois affirmés et éliminés et ainsi maintenus, non hypostasiés, dans une synthèse conciliatrice. » Hegel

Puis les philosophes de la French Theory donc Jacques Derrida et sa « déconstruction » empruntée à Heidegger . Je me souviens de l’impression de « Eurêka » qu’avait été pour moi Hegel ! Aussi ça ne m’a pas surpris de retrouver une idée semblable chez Jung.

Ce concept d’individuation emprunte autant à la culture indienne, à l’antiquité grecque qu’à la philosophie allemande. C’est bien la force de ce concept d’individuation : son universalité. Sa beauté vient de sa sagesse et de la promesse d’espoir qu’il porte. Le dépassement d’une contradiction dialectique en vue d’un élargissement de la conscience.

Quelles sont les étapes de l’individuation ?

L’individuation selon Carl Gustav Jung c’est l’individu qui avance dans la réalisation de Soi et « grandit ». Voyons les principales étapes de l’individuation.

Les étapes de l’individuation sont celles d’un travail sur soi qui permet de mieux comprendre qui on est et ce qui nous anime. Quel est notre potentiel, qu’est-ce qui est bon pour nous, vers quoi l’on se dirige…

C’est un processus qui nous accompagne toute notre vie, gage de sagesse et d’épanouissement, une aventure de chaque instant. Dans cet article nous allons voir les étapes de l’’individuation, qui ne saurait démarrer sans deux prises de conscience préalables :

_ prise de conscience du caractère artificiel de sa conception de soi-même,

_ et des limites de la conscience.

Etre seul n’est pas une bonne idée pour traverser les étapes de l’individuation

Pousser la porte d’un psy est un excellent moyen de se lancer et d’être accompagné. Nous verrons les différents pièges qui jalonnent le parcours et demandent une attention soutenue. L’individuation, ses étapes et ses épreuves deviennent alors un mode de vie et l’individu un coureur de fond.

les étapes de l'individuation
« Je est un autre. » Arthur Rimbaud

Une conception de soi-même artificielle: les limites de la conscience

Je = Moi ?

« Je est un autre. » Cette phrase de Rimbaud est le levier du processus d’individuation. Je-Moi est un autre. Autrement dit le Moi ne contient pas la totalité de l’être. En témoigne le sentiment de dualité que l’on peut ressentir face à nos émotions et à nos fantasmes. Autrement dit, Je-Moi ne me connaît pas totalement tel que je suis mais tel que je veux paraître.

Première étape de l’individuation: la construction du Moi chez le jeune enfant

L’enfant grandit dans une identification au Moi. Car « moi » dans la psychologie infantile permet au bébé de se démarquer de la mère, de l’autre. Donc au début il y a « moi » d’un côté puis l’autre. Ce « à moi » de l’enfant est gage de son unicité, de sa puissance et de son pouvoir d’opposition. Mais aussi de sa solitude face au monde, donc source d’angoisse.

Deuxième étape de l’individuation: la construction de la première Persona à l’adolescence

Quand vient l’adolescence, arrive la question : « qui suis-je vraiment ? ». Pour y répondre, l’adolescent va se construire une première Persona. Cette première Persona est essentiellement basée sur l’apparence. En s’identifiant à tel ou tel style musical et vestimentaire. En piochant dans des modèles : posters de stars de la pop y a vingt ans, influenceurs aujourd’hui.

Parenthèse :

( Les réseaux sociaux favorisent une mise en scène de la Persona et une identification stricto sensu à elle. Beaucoup de gens ne réalisent pas qu’ils se confondent avec leur Persona. La société elle-même pousse à la confusion. Les gens sont encouragés à s’identifier avec « leur meilleure photo de profil ». Au grand dam des adolescents…)

Ces adultes qui jonglent avec plusieurs Personas

Mais revenons à notre adolescent. Étudiant, il s’identifie à tel poète ou tel penseur. Il choisit une couleur politique peut-être, et récolte une Persona politique, il a besoin d’appartenir (voir Alfred Adler et la psychologie individuelle à ce sujet). Devenu adulte, il choisit un travail. Le voilà avec une nouvelle Persona professionnelle. Il devient parent, il récolte la Persona du parent… etc. Jusqu’au jour où il se rend compte qu’il est pareil à un caméléon. Il s’adapte à son milieu grâce à ses différentes casquettes.

Revient le « qui suis-je vraiment ? » qui l’interpelait adolescent. Il va se rendre compte qu’il agit parfois sans se l’expliquer, il est lui-même choqué de ses propres colères. Mettre à jour des systèmes répétitifs dans ses relations amoureuses, amicales, une tendance à s’auto-saboter, à esquiver. Il va s’avouer sa mauvaise foi… Bref il découvre que quelque chose d’autre influence ses actions. C’est l’une des premières étapes de l’individuation. A son insu, il fait la découverte de l’inconscient, de ce qu’il refoule, de ce « ça » qui décide pour lui, à sa place. Il veut reprendre le contrôle, revenir au commandes de sa vie.

Parmi les premières étapes de l’individuation, il faut d’abord se perdre soi-même entre toutes ses masques… pour mieux se retrouver

L’individu a sauté le pas, il est lancé ! Il part à la découverte des complexes autonomes qui gravitent autour de son Moi. Avec peine et courage il les comprend, les vit et les assimile.

Petit à petit il réalise qu’il n’y a plus de raison de chercher à s’identifier à quoi que ce soit. Que toutes les casquettes qu’il a lui restent utiles en société certes. Mais qu’au lieu de dire « je suis ceci » ou « je suis cela » il peut dire « je fais ceci et je fais cela aussi ». Avec la conscience que c’est lui qui pose ses propres limites. Qu’il peut prendre plaisir à jongler avec ses Personas comme dans un jeu de rôles. Avec un recul nouveau. Et qu’il est responsable de tout ce qu’il fait, de tout ce qu’il est. Donc qu’il peut choisir entre se prendre au sérieux ou d’être lucide sur la vanité de l’orgueil.

La première étape de l’individuation serait donc d’abord une prise de conscience. Prise de conscience du caractère artificiel de notre conception de soi-même. Du décalage entre la personne qu’on pense être et celle que les autres projettent sur nous.

étapes de l'individuation
Une Persona est un masque, chacun en a plusieurs. Le reconnaître c’est cesser de s’identifier à elles.

La plupart des gens s’identifient à leur Persona

Une fois qu’on a passé ce cap, on entre dans la deuxième étape de l’individuation: on observe comment les gens s’identifient à leur Persona. Par exemple leur statut professionnel, leur porte monnaie, leur voiture. Leurs diplômes, leur entreprise, leurs petits succès… Comme des pantins un peu tristes dans le fond qu’une chiquenaude pourrait briser.

A la différence des autres espèces pilotées par leurs instincts, l’être humain a une conscience réflexive. Cette conscience le place lui-même en tant qu’acteur d’une vaste « comédie humaine ». Balzac a d’ailleurs parfaitement su raconter le cœur du tragique humain. L’être humain recherche l’authenticité pour se libérer de ses conditionnements. Il est tellement conditionné par l’éducation, la civilisation et la culture. Il ressemble à un type proche de tel ou tel personnage de fiction. Ces « types » sont des Personas.

Tenir la comédie humaine à distance est la première étape pour accéder à l’élargissement de la conscience du Soi. Pour pas céder au sort pathétique d’un personnage balzacien.

Devenir soi : un contrat passé avec soi-même sous la surveillance d’un tiers

Être tenté d’avancer tout seul ou de sauter certaines étapes de l’individuation

L’être marche sur la voie de l’individuation et sent les étapes qu’il traverse. Il conçoit la vie comme une expérience. Où traverser le monde et les âges est un moyen. Non pas d’accumuler les richesses ou les souvenirs, mais d’aller « à travers » pour arriver à Soi.

Cette entreprise une fois identifiée et affirmée est certes louable. Mais elle a de grandes chances de rester biaisée et superficielle sans la supervision d’un tiers. En effet, le danger serait d’abord de se sentir autosuffisant et supérieur et de chercher à brûler les étapes pour aller plus vite (on parle alors d’inflation). Alors l’enthousiasme finira par retomber comme un soufflet et l’être en sortira ratatiné et rabougri.

L’importance d’être accompagné et de bien s’entourer

Être accompagné est important. L’individuation, ne se limite pas à la première étape de la prise de conscience. De la découverte du divin en Soi, de la magie de la vie, de la force de l’inconscient, de l’éveil… Peu importe comment on veut nommer cette prise de conscience. Être accompagné est important, c’est un gage de sagesse. Car cela montre qu’on reste conscient de nos limites, de nos faiblesses. Car l’autre est gage d’humilité et d’authenticité.

Lors de certaines phases délicates, cet autre c’est l’analyste jungien, le thérapeute, le psy*… C’est aussi l’ami, le conjoint, le frère. Ceux-là ne seront jamais dans l’honnêteté absolue par le regard d’amour qu’ils nous portent. L’oreille du frère et de l’ami sont complémentaires du regard du psy selon moi.

* J’utilise le mot psy car on peut aller voir un analyste jungien, un psychiatre, un psychologue, un psychothérapeute, un psychopraticien… Cela n’a aucune importance, il y a des praticiens formidables dans chaque école. Le bon thérapeute sera celui que vous choisirez au moment où vous en aurez besoin 🙂

étapes de l'individuation
L’individuation est une course de fond qui se déroule en arrière plan toute la vie.

L’impartialité du psy permet d’aller plus loin

Le processus d’individuation est en effet ressenti comme une métamorphose sur le long terme. L’être vise un élargissement de sa conscience. Cela passe par une déconstruction de sa propre perception de lui-même. Pour cela il peut être avantageux de se confronter à quelqu’un qui ne cherchera pas à le conforter dans ses illusions. Quelqu’un qui, au contraire, s’efforcera de le secouer chaque fois qu’il cherchera à planter une vérité préconçue comme un clou dans du sable. Quelqu’un qui saura également le freiner s’il a tendance à brûler les étapes et à s’emballer.

L’individuation est bien l’œuvre d’une vie, aussi aller vite en besogne est vain, illusoire et stérile, en plus d’être dangereux. Le psy est le miroir garant de l’équilibre et de la santé mentale. Il est celui qui recadre lorsqu’on aura tendance à s’emballer ou à se perdre. Il ne s’agit pas de souscrire un abonnement chez son psy, mais d’avoir quelqu’un à visiter dans les moments délicats à passer.

Le psy, à la différence de l’ami, est libre de toute projection et maîtrise son contre-transfert. Il sera, pour le patient, tel un miroir lui renvoyant ses propres comportements à méditer. Il le guidera, d’associations d’idées en souvenirs, jusqu’au point de tension à absoudre… Pour passer au niveau suivant.

L’individuation: une course de fond en plusieurs étapes

« L’histoire d’un inconscient qui a accompli sa réalisation » Carl Gustav Jung, in Ma vie

C’est un mode de vie, une manière d’être. Jung écrit dans Ma Vie à 83 ans « Ma vie est l’histoire d’un inconscient qui a accompli sa réalisation ». Il a incarné totalement ce qu’il a jeté sur le papier dans ses livres. Pour autant, il ne nous donne pas des préceptes, des consignes, des instructions, des croyances. Aucune promesse ! Son attitude rationnelle et sa prudence face à ses découvertes lui font honneur.

De même que la vie de Jung fut rythmée par les différentes étapes de son œuvre, l’individuation est l’œuvre d’une vie en plusieurs strates. Elle est « éternel retour » pour parler comme Nietzsche. Éternel retour sur des complexes, des fantasmes, des peurs. Des « démons » qui, une fois identifiés restent toujours là. Dans la trace qu’ils ont imprimé dans notre personnalité, dans les choix qu’ils nous ont conduits à faire. Dans les endroits où ils nous ont emmenés. Telles des tendances participant, même neutralisées, à notre individualité.

étapes de l'individuation
L’individuation est « éternel retour » selon l’expression empruntée à Nietzsche.

Les étapes de l’individuation sont soumises à l’ « éternel retour »

L’individuation se heurte inévitablement à une étape sans cesse renouvelée : l’« éternel retour. » C’est peut-être ce que Nietzsche essayait de dire – lui seul sait ce qu’il a essayé de dire, et encore rien n’est moins sûr ! 😏 Nietzsche a rendu célèbre cette maxime qu’il a emprunté aux stoïciens. Car le Soi est ce point géométrique aux croisements des différentes forces psychiques qui cohabitent avec le Moi. Donc, à chaque pas, il peut être soumis à déplacement.

Il faut un retour sur Soi régulier, une attention active. Un effort constant de rééquilibrage pour replacer le curseur et rester « centré ». A chaque pas, nos « démons » guettent. Nos souvenirs et nos sentiments de culpabilité, d’échec, de faiblesse, d’incapacité sont prêts à charger. Chaque nouvelle étape vers l’individuation, vers la réalisation de Soi, chaque nouveau cap est un challenge lancé à notre Moi. On doit toujours veiller à ne pas retomber dans la masse, le conforme, la croyance. Et surtout : jamais dans l’immobilisme !

Ne pas oublier la « révision » de soi-même ( et de la voiture)

Pour vérifier qu’on est toujours en mouvement, pourquoi ne pas programmer une « révision » périodique ? Un week-end de solitude et de paresse de temps en temps. Une parenthèse dans sa vie au rythme un peu aliénant. Se demander si on se sent auto-satisfait ou en équilibre ? La deuxième réponse est la bonne. Se sentir « en équilibre » c’est être actif, alerte. En un mot : vivant.

L’interprétation des rêves, de manière régulière, permet de « réviser » où on en est. C’est pourquoi tenir un cahier des rêves est une excellente chose. Lorsqu’on devient crédule, inattentif, dupe. Victime de sa propre passivité, un rêve arrive pour nous tirer l’oreille !

J’ai conscience qu’en formulant ceci, je me positionne à contre-courant de certaines écoles de bien-être. Mais je ne vois pas la béatitude d’un bon œil. Se sentir auto-satisfait doit, à mon sens, sonner comme une alarme. Le petit pois sous les dizaines de matelas est là pour rappeler à la princesse sa noblesse. Cette allégorie issue du conte « La princesse au petit pois » qu’étudie mon fils à l’école pour conclure.

Je pense que contrairement à ce que vendent les chantres du bien-être, l’accomplissement de Soi ne s’atteint pas dans l’immobilité. La répétition d’un mantra suppose que l’on ploie devant une école de pensée donnée. Or la réalisation n’est possible que dans l’instabilité du point d’interrogation. L’individuation est une marche jalonnée d’étapes, ou les forces opposées qui agitent l’âme engendrent une nouvelle synthèse. Sans cesse renouvelée.

N’hésitez pas à partager votre expérience en commentaire, et à me poser vos questions. Je vous répondrai avec plaisir 🙂

Faites de beaux rêves et notez-les !

Léa Le Gall


Si cet article vous a plu, je vous invite à regarder mes vidéos sur Youtube à propos du rêve et de la psychologie analytique de Carl Gustav Jung

Voir la chaîne YT de Léa Le Gall


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Catégorie(s) : Psychologie jungienne


6 Commentaires:

  • CROZET-FOURNEYRON dit :

    Bonjour chère amie. Je ne partage pas, totalement, votre point de vue quand vous dites qu’il faut se confronter avec son ombre : si je me réfère soit à LACAN, soit JUNG, ou peut être les deux, l’ombre c’est l’inverse du MOI; or compte tenu de cette posture l’ombre corrige,parfois, et ce positivement certaines directions, certaines « initiatives » que prend le moi. Je n’ai donc pas un regard, systématiquement négatif sur l’ombre. Elle peut contribuer à mieux nous connaître, à mieux poursuivre le chemin vers le SOI. je vous remercie de votre étude sur l’individuation

  • LAUX dit :

    Bonjour,
    très intéressant, je vous ai laissé un petit commentaire sur FB.
    En plus, vous faites référence à Heidegger, avant d’avoir mis un nom sur ces phénomènes de synchronicité, j’appelais ça la résonance quantique, ça explique beaucoup de choses ici en mer et aussi à terre. Bien évidemment mes recherches m’ont conduit à Heidegger, Jung et vous.
    Au plaisir de vous lire.
    Bien à vous
    Pierre-Yves

    • lea.lg dit :

      Je ne comprend rien à tout ce qui est cantique mais je sais que je finirais bien par m’y pencher sérieusement. Super contente que ce genre de cheminement mène à mes articles 🙂 Belle journée à vous

  • Messina dit :

    Bonjour,

    J’ai lu avec attention votre texte, où devrais-je dire,la texture !? très, intéressante..Jung C.G et ses dictées..et biend’autres avant lui et de nos jours. sont pour moi une complétude , une avancée d’un (tout) où presque . Bravo

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